La clerc du Notaire

Publié le par Marie

L’ombre de la nuit se répand, certaine, le long des voies du chemin de fer qui traverse la vallée.
Elle rejoint la petite gare flanquée derrière les palissades de béton qui l’abritent du dépôt d’ordures qui s’amoncellent sans grâce sur les emplacements de parking originairement prévus pour les usagers du rail.
Là, callée entre deux carcasses, gît une carrosserie grisâtre encore garnie de caoutchoucs ronds et de vitrages.  L’ombre de la nuit enveloppe la voiture de sa couverture noire laissant scintiller sur le pare-brise les traces brumeuses déposées par le souffle court de l’occupante du carrosse.

Elle attend.  Comme chaque jour depuis plus de vingt ans.  A 17 heures, elle quitte l’étude après avoir vérifié que tout était à sa place, ferme soigneusement la porte, pose le cadenas sur la grille, salue la voisine au passage, ajuste sa vêture et entame le parcours, maintenant connu par cœur, qui la mène à la gare.

Ses pas connaissent bien le chemin.  Il n’est d’obstacles qui ne soient contournés ou franchis avec aisance.   Elle laisse faire son corps sachant qu’elle arrivera, à l’heure, à bon port.  Elle marche, ses pensées déjà installées derrière le volant de son refuge, à l’abri des regards.  Son refuge.  Sa voiture.  Un écrin qu’elle s’est offerte quelques années plus tôt et qui, un soir d’infortune, a refusé de quitter l’emplacement qu’elle avait l’habitude d’occuper quelques minutes voire, quelques heures chaque jour.  Il est possible que le moteur tourne toujours, elle n’en sait rien.  Elle a seulement décidé de laisser la voiture secouée de soubresauts à chaque tour de clé, là où elle se trouvait. C’était préférable que d’avoir à répondre aux questions du garagiste qui n’aurait pas manqué de se demander ce qu’elle pouvait bien faire sur le parking de la gare, elle qui habite à l’orée du petit bois à l’autre bout du village.

Elle attend.  La nuit s’infiltre jusqu’à la toucher.  Elle a froid au contact des bras noirs qui la frôlent.  Elle les reconnaît à leurs caresses sombres.  Elle resserre le col de sa veste demi-saison autour de son cou, tire sur les manches, cherche à croiser les parements sur sa poitrine tout en maintenant son regard fixé sur l’interstice qui dépare la palissade de béton laissant entrevoir un bout de quai faiblement éclairé.  Bien sûr, elle aurait pu mettre son chaud manteau garni d’un col de lapin.  Celui qu’elle aime porter aux frimas.  Qu’aurait donc pensé la voisine à la voir ainsi accoutrée en cette époque brumaire ?

Elle attend le cœur battant.  Aux aguets.  Elle rêve, son passé devant elle, amoureuse.  Grâce à son amour, elle vibre.  Sa vie s’éclaire par instants, grappillés de-ci de-là, au compte-gouttes des caprices de la bienséance.

Elle attend, sachant qu’elle ne pourra que l’entrevoir.  Elle est sereine cependant.   Il est convenu que s’il caresse sa moustache au sortir de la gare, il passera la voir chez elle, en fin de soirée.  S’il lisse sa frange, il la rejoindra dans son écrin quelques instants.  S’il rajuste son chapeau, elle sait que ce n’est que partie remise.  Elle sera là, demain, pour attendre le signe de reconnaissance qui soulagera peut-être son cœur.

Elle est coutumière du fait.  Elle se satisfait de ces quelques instants de bonheur qui, s’il ne la comblent pas, la rassurent dans son destin.  Elle a de la chance, elle aime un homme qui l’aime en retour, elle, la Clerc du Notaire.


Ce matin, elle choisit de porter le pull en cachemire, si doux sur la peau, qui attend le plus souvent une occasion digne de ce nom pour quitter le tiroir dans lequel il gît.  Elle fouille son dressing à la recherche du seul pantalon qui soit en sa possession, un crêpe de laine marron, qu’elle n’a mis qu’une fois, lors d’un gala de bienfaisance.

Elle se regarde ainsi vêtue dans le miroir, y ajoute un fin collier de perles nacrées et souligne son regard d’un trait noir.
C’est un nouveau jour se dit-elle.

Un peu plus tôt qu’à l’accoutumée, elle quitte l’étude sans vérifier le bon ordonnancement des lieux, ferme la porte, laisse pendouiller le cadenas de la grille, sourit à la voisine et s’engage sur la route qui mène à la gare.

Ses pieds découvrent la route, inconnue d’eux, jusqu’alors habitués à parcourir le chemin de campagne qui circule, abrité des regards, hors les murs de la bourgade.

L’ombre de la nuit se devine.  Sous la pâle lumière des réverbères qui scintillent le long de la route, elle avance laissant la fourrure de son col lui caresser le cou.  Elle est bien.  Elle marche.  Elle sait qu’elle sera là pour rencontrer le garagiste.  Il lui a affirmé qu’il ferait le nécessaire pour démarrer sa voiture.  Il s’est engagé à vérifier les pneus, les niveaux d’huile et d’eau, les filtres.

Elle atteint le parking de la gare en même temps que la nuit.  L’homme est là, affairé sous l’énorme spot qui illumine le carrosse.  Elle entend le ronron régulier du moteur qui semble renaître de ses cendres.  Elle rit de plaisir.  Elle se réjouit de s’asseoir au volant, d’enfoncer l’embrayage, de passer la première, d’accélérer doucement pour emmener la voiture loin de l’amoncellement d’ordures qui la borde.  Elle est heureuse.

Elle rejoint le quai de la gare.  Laisse tourner le moteur, sort s’appuyer sur la portière ouverte.  Elle attend à l’ombre de l’enseigne qui colore l’emplacement de sa lumière verte, brillante.

Il n’est plus de nuit.  Son passé est derrière elle.  D’ailleurs le voilà qui descend du train.  Elle le hèle, l’invite à monter et le ramène chez lui auprès des siens, elle, la Clerc du Notaire.







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Publié dans Fictions

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