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Mon amour,
Lauryne relit les mots qu'elle a couchés sur le papier, insatisfaite.  Elle fouille son coeur, elle espère y puiser les images qui décriront son amour.  Elle écrit, se relit, biffe, efface et réécrit.  De lecture en relecture, elle  s'envole vers ce café art déco, où, debout près du bar, elle rit, bouge, joue avec les mots.  Elle se sent bien, gainée d'un pull cachemire écru sur sa longue jupe noire, plissée comme autant de rayons de soleil.  Grande, les cheveux noirs bouclés qui soulignent son regard, qui accrochent son sourire, elle attend, en compagnie des autres, la venue de Georges.  Ils savent qu'il va leur offrir son dernier texte et qu'il choisira, de ses petits yeux plissés, ceux qui lui donneront vie.

Lauryne s'amuse des regards de la troupe qui, dans l'excitation grandissante, jettent des paniers d'espoir, des bulles de rêves.  Perchée sur le haut tabouret aux longs pieds noirs, elle fait virevolter la fumée de sa cigarette qui l'emmène vers ce jour où elle tournoyait dans les bras de son partenaire, les temps d'une valse.  Ses pieds effleuraient à peine le sol et, maintenue par le bras ferme de Jean-Pierre, elle valsait, de plus en plus vite, avec une joie non contenue, jusqu'à n'être plus que valse, oublieuse de tout, pétillante de joie.

Les applaudissement la sortent de sa danse.  Ils ont gagné le concours.  Lauryne, éblouie sourit à la foule, sourit à son coeur.  "Où es-tu ?" demande Georges qui vient d'entrer et qui enserre Lauryne de ses bras tendres.  Lauryne se laisse glisser de son tabouret.  Les yeux rieurs, elle joint ses mains à celles qui acclament l'auteur.  Elle secoue sa chevelure, elle est ici et ailleurs, elle entre dans sa vie, portée par les applaudissements qui saluent sa venue.

Près de la porte, se tient un homme.  Coiffé d'un borsalino de feutre noir, il porte une de ces lourdes vestes de drap bleu chère aux artistes du Mont Parnasse.  Il regarde, les mains enfoncées dans les poches.  Il est là par hasard.  Il allait, d'un pas pressé, dans cette ruelle sombre, retenu par les pavés luisants de bruine, retardé par l'étui à cigarettes doré qui venait de se fracasser sur le sol, sans que Georges s'en aperçoive, happé par l'atmosphère chaude du café dont il venait d'ouvrir la porte.

L'homme palpe l'étui qu'il a déposé au creux de sa poche.  Il attend.  Ses yeux croisent le visage de Lauryne, descendent le long de son corps, remontent dans ses cheveux.  Il lui semble que le léger rire cristallin qui s'infiltre dans la pièce, vient de cette femme, si belle.  Il ouvre l'étui de Georges, prend une cigarette, la tape sur le plat de l'étui et la porte à ses lèvres.  Il regarde.

"S'il vous plaît, Monsieur".  Un des garçons au gilet rayé jaune et noir lui présente la flamme d'un briquet.  L'homme aspire sa première bouffée et remercie d'un silencieux signe de la tête.  Il est maintenant, appuyé contre le montant de la baie, proche de la troupe et pourtant à l'écart.  De sa place, il laisse son regard découvrir l'espace, comme à la recherche du fil invisible l'a conduit jusqu'ici.  Il se dirige vers une petite table ronde.  Il s'y installe, pose son chapeau, vide ses poches et croque, d'un crayon vif, l'ambiance lumineuse du café.  Quelques lignes suffisent à figer le bar, la fumée qui filtre la lumière, le bruit des conversations et la silhouette de Lauryne qui se détache du groupe.  Satisfait, Bruno dépose l'étui sur la table en se premettant de revenir.

Mon amour,
Tu es revenu.

Ce jour là, couchée dans la prairie, les yeux perdus dans l'immensité du ciel, Julie  regarde les nuages.  Elle rit en silence, complice du ciel qui l'entoure

Elle a huit ans, elle est amoureuse. 
Les grands se rient de son bonheur.  "Tu verras, plus tard, quand tu seras grande". 

Elle mâchouille consciencieusement un brin d'herbe, en suce toute la sève fraîche et sucrée, en aspire toute sa saveur.  Brin d'herbe, vert pomme, garni de boursouflures légèrement jaunâtres, compactes et lumineuses.  Comme des perles, mises là pour unir, pour rassembler tout ce qui fait qu'une herbe est une herbe : racine, tige, tigelles, feuilles et fleurs. 

C'est en caressant distraitement le sol autour d'elle que ses doigts ont rencontré l'insolite.  Une tige qui se distingue des autres par une plus grande rigidité.  Oui, c'est cela, cette herbe là n'a pas la souplesse de ses soeurs.  Elle est droite. 

Du bout de l'index, elle cherche à rencontrer le brin qui l'a surprise.  Elle le trouve et laisse glisser son doigt le long de la tige lisse et chaude.  Lentement, elle descend jusqu'à la terre pour remonter vers l'épi qui commence à se former.  Le jeu s'installe.  Qui, du brin ou du doigt, sera le plus caressant, le plus caressé?  Elle ne sait et laisse sa main courir sur l'herbe pendant que les nuages se forment et se déforment en une multitude de figures. 

Elle cueille le brin, le porte à ses lèvres qui frémissent à son contact, rit du frisson qu'elle découvre et qui la ravit.  De la pointe de la langue, elle invite le brin à l'intérieur de sa bouche et le happe, le relâche pour le reprendre et le grignoter du bout des dents, heureuse de cet instant, là, couchée dans la prairie, sous les rayons du soleil d'été, bercée par la nature qui fait chanter son coeur.

Elle a huit ans, elle est amoureuse.

Dans le chemin de pierres et de rocs, semblable à un lit de gravas, roulent en pagaille des myriades de sensations indicibles.  Elles sont là, sensibles, tapissant de leurs couleurs les interstices laissés béants par les roches, incapables de rejoindre leurs sœurs.

Certaines s’enlisent, d’autres se donnent, fluides et légères.  Elles circulent alors avec aisance vers l’ouverture qui se dessine à l’entrée du monde.  Roches érodées, fins grains de sable si fluide qui s’écoulent, lient et relient les concrétions du passage.

L’un d’eux, à peine perceptible joue à cache-cache avec ses pairs.  Il est si ténu qu’il n’a aucune peine à se rendre invisible.  Pourtant, et il le sait, sa présence est grande, palpable sans qu’elle ne puisse se saisir.  C’est bien cela qu’il aime, son caractère insaisissable.  Il se joue de tout : du poids des lourds rochers, des formes des cailloux, du lissé des graviers, des fentes laissées par le filet émaillé de la route.

Son rêve le plus cher est de se maintenir au sommet de lui-même : puissant de transparence.  Il lui importe peu d’être vu.  Il se reconnaît dans sa maîtrise.

Avec le temps, il se fait plus habile.  Parfois même, il oublie qu’il agit.  Il se sent bien, en sécurité dans son pays de connaissance que rien n’oserait ébranler.  C’est son absolu, son monde de clarté qu’il diffuse inlassablement laissant le soin à ses semblables de se risquer dans l’aventure.   Celle-là même qu’il connaît si bien - par cœur, pourrait-on dire - tant il s’instruit de l’expérience de ses congénères.

Eux, ils se heurtent aux parois des sensations.  Sont emportés par les images qu’elles véhiculent, se prennent aux pièges dressés des émotions.  Quel mirage.  D’ailleurs, il y a peu, il a assisté à la déchirure d’un des siens, tout proche de la sortie.  Il se tenait là, porté par une sorte de brise faite de chatouillis qui enserraient sa robe de silice.  A ces gratouilles, s’ajoutait le frémissement voyageur qu’il avait déjà vu agir à maintes reprises.  La coque de l’intrépide était tout d’abord froissée de toutes parts.  Ensuite, des vagues successives ébranlaient l’audacieux de secousses de plus en plus fortes, le rendant incapable d’autre chose que de se laisser dissoudre.  Et, c’est bien ce qui se passait.  Il se dissolvait dans une déflagration finale qui l’envoyait aux cieux avant de retomber, dans la matière, en une pluie de pétales débarrassés de leur gangue.  Parmi ces restes, ceux qui voyaient  pouvaient discerner l’éclat particulier du miraculé : un cœur pur, simplement rayonnant.

 
Selon Bert Hellinger, la logique est une tentative pour comprendre une réalité en la figeant.  Vouloir penser logiquement dans le travail des constellations revient à butter sur une limite autant que de fonder son savoir sur la communication, c’est à dire tenter de trouver une solution par association d’idées ou au départ d’une théorie, par déduction ou encore en anticipant la solution de la situation présente par référence aux expériences du passé.

Dans les placements familiaux, le savoir ne se fonde pas sur la communication mais bien sur la participation .  Il paraît fort vraisemblable à Bert Hellinger que nous participions à une âme collective et que ce que nous appelons notre âme est ce qui nous relie à une âme plus grande qu’il appelle la « Grande Ame ».  En elle, chacun est relié à chacun.

Ce savoir par participation est ce qui est actif dans les constellations non seulement chez les représentants mais, surtout, chez le thérapeute s’il est ouvert à cela.

C’est un travail qui exige du thérapeute un changement radical de pensée et d’attitude.  Le plus important pour le thérapeute est de rester en retrait, de se mettre au diapason de la dynamique du système à l’aide de son intuition , de faire confiance à ce que dicte la Grande Ame et de se laisser guider par elle afin d’être si impliqué dans le processus que, pas à pas, même si le mouvement contredit la logique, quelque chose émerge à la lumière.

Le thérapeute ne prémédite pas sa démarche, il commence par se retirer de son champ de connaissances habituel pour entrer en présence de son âme qui le relie à la Grande Ame, accéder au savoir et seulement suivre le mouvement.  Dans cette démarche phénoménologique, l’issue est inconnue.  Ce n’est qu’à la fin qu’on s’aperçoit que le chemin parcouru avait un sens.

Comment le thérapeute peut-il se mettre en retrait ?  Comment fait-il pour s’accorder au diapason de la dynamique du système grâce à son intuition ?  Comment accompagne-t-il le mouvement tel qu’il se montre ?

Cet article tente d’effleurer certains aspects de ces questions et de traduire en mots quelques particularités du modèle proposé par Bert Hellinger.



1.    L’âme et le corps

L’âme est un phénomène naturel parmi d’autres dit Carl Gustav Jung, elle appartient à ce qu’il y a de plus intime dans le mystère de la vie .  Elle a une forme et une structure qui n’est autre que ce que dans chaque cas, on trouve présent, c’est-à-dire, le déjà-là.  L’âme dit C. G. Jung est la condition première, c’est la mère.

L’âme est une suite d’images, une construction sensée et dirigée au plus haut point, une sorte de vision en images des activités de la vie .  L’âme suppose le corps vivant pour que ses images puissent vivre .

L’âme et le corps sont comme les deux faces d’une même réalité.  Les images de l’âme sont véhiculées par le corps qui n’est vivant que s’il peut incarner son âme.

Le corps du thérapeute est donc un des organes de son savoir phénoménologique, et plus particulièrement son système sensoriel perçu à la fois comme organe d’information et comme organe de signification.

Pour s’abstraire de la connaissance non participative, le thérapeute est amené à faire usage de ses cinq sens en leur prêtant une attention toute particulière.

C’est par ses sens qu’une personne est en contact avec le monde.  C’est par eux qu’elle expérimente fondamentalement sa réalité.  Le thérapeute est spécifiquement conscient de ce qu’il voit, entend, ressent, goûte et hume du monde extérieur objectif autant qu’il affine ses perceptions sensorielles intérieures plus subjectives.  Le système sensoriel est le premier organe d’information de l’existence d’une réalité quelconque.  Le thérapeute sait qu’il existe par ce qu’il perçoit au travers de ses sens, qu’ils soient orientés vers l’extérieur, vers l’intérieur ou les deux.  Ce savoir-là est inné et directement issu du système sensoriel pris comme organe de signification.

Présent à ses perceptions, le thérapeute est à même d’ajuster ses images sensorielles pour créer en lui un espace de vacuité propre à accueillir les images délivrées par ses « grands sens » ou, autrement dit, par les sens  de son âme.  Il utilise sa conscience, entendue comme organe d’équilibre, pour lui permettre d’être à la fois présent à lui-même et à son ressenti ; présent à l’autre, aux autres ou au système tout en étant présent à son âme et à son langage perceptuel, véhicule du savoir par participation à la « Grande Ame ».  Le thérapeute se mue, dans cette action de retrait, en un équilibriste sensoriel de haut niveau prêt à servir le vivant.



2.    L’intuition du thérapeute

C.G. Jung définit l’intuition comme une perception déterminée surtout par des contenus psychiques subliminaux .  Il s’agit donc d’une forme particulière de perception qui tire son origine d’une dimension de l’âme.  Si l’esprit s’appuie sur la sensation (le sens du réel selon Jung) et sur l’intuition, il peut saisir une situation dans sa totalité, dans une vision d’ensemble où le détail est une partie du tout.  Cette méthode cognitive, contraire à l’esprit scientifique rationnel selon Jung, permet d’éviter de s’attacher aux détails comme de poser les conditions de l’expérience pour en appréhender sa totalité.  Elle laisse le processus naturel agir et apporter une réponse sans qu’on soit conditionné par le besoin de « savoir » ce qui se passe.

Il en est ainsi dans les placements familiaux qui se saisissent dans leur totalité et qui procèdent image par image jusqu’à ce que quelque chose émerge.  Bert Hellinger nous dit, presqu’en écho à la vision de Jung, que la démarche phénoménologique contredit la méthode scientifique qui procède selon un objectif précis, en fonction duquel on détermine le chemin à parcourir .

On pourrait dire que l’intuition comme facteur de connaissance par participation revient tout simplement, pour le thérapeute, à percevoir avec les sens de l’âme.  Le thérapeute voit par les yeux de l’âme, écoute avec les oreilles de l’âme, ressent au travers de la vibration de l’âme et perçoit, tout de suite, ce qui est essentiel.

Bert Hellinger insiste sur la distinction qu’il fait entre l’observation et la perception.  Pour lui, l’observation amène à des connaissances morcelées qui font perdre la vue d’ensemble .  En entrant dans l’art de percevoir, le thérapeute prend immédiatement conscience de ce qui est central, il est au service de la personne qu’il perçoit dans son système.

Percevoir l’autre n’est possible que si le thérapeute se tourne vers lui sans intention, c’est-à-dire, s’il s’est lui-même déposé dans l’espace de vacuité intérieur qui fait naître la relation.

Bert Hellinger précise que la perception s’intéresse à la réalisation.  Elle est un processus créateur  qui réalise quelque chose que le thérapeute peut voir et utiliser sans le comprendre.  Pour le thérapeute, il s’agit de reconnaître l’ordre qui est au fond des choses .  C’est l’action de l’intuition dont Bert Hellinger dit qu’elle est alors bienveillante et respectueuse .  Le thérapeute est seulement présent, il n’intervient pas, il laisse agir dans le non-agir.  Le thérapeute devient, en somme, une présence agissante.



3.    De la perception à la solution

Dans les constellations familiales, le thérapeute incarne une présence agissante, celle qui permet l’émergence de la solution.  Dans cet état interne que l’on peut décrire comme une position d’excellence, le thérapeute est naturellement indépendant des sentiments que peuvent exprimer les représentants.  Il est en contact avec la réalité qui se présente devant lui, il la voit et procède sans laisser les participants orienter eux-mêmes la solution selon leurs sentiments.  S’il en était autrement, le thérapeute se tromperait, tromperait les participants et irait vers le maintien du problème.

Bert Hellinger dit qu’il est bon de partir du fait que chaque constellation est unique et que chaque image-solution se trouve au cours d’un processus d’interaction très subtil .  Il s’agit pour le thérapeute qui connaît les ordres fondamentaux des systèmes et les respecte, de rester tout au long du processus dans sa position d’excellence, de percevoir chacun des participants et de respecter celui qui porte le fardeau.  Bert Hellinger précise : « Si je vois vraiment cette personne, je trouve la solution car alors je vois l’essentiel ».


Septembre 2004.
Tu veux que ton mari te voie.
Tu veux que ta femme t’admire.
Ta femme t’admire, tu ne la vois pas.

Tu veux que ton mari te soutienne.
Tu veux que ta femme t’obéisse.
Ta femme t’obéit, tu ne la soutiens pas.

Tu veux que ton mari soit là.
Tu veux que ta femme te chérisse.
Ta femme te chérit, tu n’es pas là.

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